Mot du Professeur Salim Daccache s.j. recteur de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth à la cérémonie du lancement du centenaire de l’Hôtel-Dieu de France le 5 mai 2022 à 17h à l’Amphithéâtre Obeji

 

C’est une joie « grave » qui nous envahit en ce moment de crise de système global dans notre pays, durant lequel nous célébrons l’inauguration d’une année centenaire de l’idée de la création d’un Hôpital non comme les autres.   « Joie » car il est question d’une célébration d’une vie sinon d’une vitalité d’une institution qui a marqué la vie d’une nation et d’une profession durant un siècle, « Grave » car notre responsabilité est immense quant aux troubles qui menacent notre existence et celle d’un système de santé qui est à bout de souffle. C’est dans cette ambiance que je voudrais vous souhaiter à vous toutes et tous Excellences et Illustres invités, Gens de l’Hôtel-Dieu et de l’USJ, la bienvenue parmi nous à cette occasion de lancement des activités du centenaire de l’Hôtel-Dieu de France et plus particulièrement à M. le Ministre, Madame l’Ambassadrice de France, Messeigneurs, Révérend P. Provincial de la Compagnie de Jésus au Proche Orient et dans le Maghreb Arabe. C’est en votre présence que la célébration prend son sens et sera pour nous une leçon de vie tournée vers le futur.

Excellences, Chers Amis,

L’Hôtel-Dieu de France est né le 2 mai 1922, au moment où le général Gouraud, représentant le mandat français, le gouverneur libanais du Mont Liban, le P. Claudius Chanteur représentant la Compagnie de Jésus et de Mgr Frédien Giannini le nonce apostolique de l’époque, posaient mains jointes la première pierre d’une construction devenue aujourd’hui une étoile qui ne cesse de briller dans les cieux du Proche et Moyen Orient et même au-delà.   Au vu du déroulement des événements de cette naissance, elle était plus que compliquée. En langage quelque peu médical, l’accouchement du nouveau-né s’est fait par césarienne puisque la construction de l’Hôpital prévue en 1913, suite aux complications imposées par la 1ère guerre mondiale et la spoliation par nos frères ottomans des matières premières achetées pour le chantier, a dû être ajournée juste après la victoire des Alliés. Le livret que vous avez reçu et qui entre vos mains raconte avec menus détails l’histoire de cet accouchement.

En célébrant un centenaire, nous nous arrêtons sur le sens plutôt  que sur la forme, même si l’Hôtel-Dieu de France changea de forme interne et  externe  au courant  de son histoire, surtout celle qui lui sera donnée dans les années 1990 après la guerre libanaise, avec les nouveaux bâtiments dédiés à  des noms d’anciens recteurs comme les PP. Ducruet, Chanteur et  Madet, en passant d’une centaine de lits en 1923 à  470 aujourd’hui  et  à  520 dès que possible, de trois ou  quatre services à  plus de 36 de nos jours, et  de d’un bâtiment  à  six en ce moment.  Il ne s’agit pas de pavoiser, ni  de dresser des listes  de réalisations, mais de centrer sur le sens d’avoir un hôpital, ce qui est  lourd en soi et  de regarder le futur.

L’Hôtel-Dieu, comme le mot  l’indique est  un mot  magique qui  évoque la maison d’accueil du  passant,  la charité et  l’hospitalité, faisant du  projet hospitalier  une mission  avant  tout  sociale en référence à l’évangile de Mathieu au chapitre 25 où  Jésus Christ fonde le mérite du  croyant du  Royaume de Dieu  dans l’accueil et la visite  du  malade : « j’étais malade et  vous m’avez visité » et  aussi en référence   à la personne du samaritain qui porta le blessé abandonné sur le chemin à  l’hôtel symbole de la charité. En 1984, année de la signature du bail emphytéotique et pour 50 ans avec l’Etat français pour la gestion de l’Hôpital par l‘USJ, c’est essentiellement cet esprit que nous avons reçu comme héritage à entretenir, prospérer et rayonner. Puissions-nous retenir cette leçon hippocratique dans tout acte médical ou administratif que nous entreprenons.

En deuxième lieu, si la fondation de l’Université Saint  Joseph  fut faite en 1875 pour accompagner le développement de la ville de Beyrouth  comme future capitale d’un Liban émergeant et si  sa 1ère faculté civile fut  celle de la médecine en 1883 en plus de la faculté de théologie,  il  était  évident  que le développement des soins de santé était  une préoccupation majeure pour les autorités politiques et académiques en place et pour les institutions humanitaires missionnaires,  et que la solidité d’une nation passait  par la bonne santé de ses citoyens.

 L’une des raisons qui ont mené à la création de la faculté de médecine était de former des gens de science, des médecins héroïques, au dire e l’historien, « qui parcourent le pays et qui combattent les charlatans de tous genres qui s’adonnaient à des pratiques mortifères contre la population souffrant de toutes sortes de maladies ». Pour l’Hôtel-Dieu, le P. Chanteur dans son allocution de circonstance du 2 mai 1922 ne disait-il pas que l’un des objectifs de cette fondation se trouvait « dans le bien profond de ce pays » ?

En cette période si trouble de la vie nationale libanaise, le rappel de ces mots confirme l’hôpital comme mission de santé dans sa vocation première, chercher le bien le plus profond de notre pays et donner les meilleurs soins au plus grand nombre de patients, c’est à dire à plus de 18 pour cent des libanais en quête de soins, surtout ceux qui manquent aujourd’hui de couverture sociale.

L’Hôtel-Dieu ne peut être dissocié de l’une de ses missions fondamentales d’être un hôpital universitaire d’enseignement clinique, sinon il perdra sa raison d’être pour l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Nous sommes aujourd’hui conscients, comme gouvernement  de l’Université et  de la Faculté ainsi  comme communauté médicale, qu’au vu  de la nécessité d’accréditation internationale en cours de la Faculté de médecine, il devient  nécessaire de mieux forger  de fortes relations entre la Faculté et  l’Hôpital, basées sur la confiance et  les intérêts communs, entre l’enseignement sur les bancs de la faculté et  auprès des patients de l’Hôpital, pour qu’il  y  ait  une continuité et une interaction dans l’acte d’enseigner. Un médecin à l’Hôpital est presque nécessairement un enseignant à la Faculté, même si le contraire n’est pas toujours vrai puisque des médecins à l’hôpital n’enseignent pas   à la faculté mais sont des enseignants à l’hôpital. Mais le progrès de la faculté de médecine dans le sens de l’accréditation ne peut que laisser ses bonnes traces sur l’Hôpital universitaire qui renforcera son image et ses services aux soins de santé les plus variés et les plus compliqués. 

Rappelons-nous une phrase du  P. chanteur recteur de l’époque de l’Université et le sens de sa phrase : « Notre hôpital sera premièrement un hôpital d’enseignement, de sorte que la maitrise de nos médecins et de nos chirurgiens ne bornera pas ses bienfaits aux malades qui en seront les bénéficiaires directs, elle les étendra à tout le Liban, à la Syrie, à l’Égypte, au Soudan, à la Perse, à l’Anatolie sans doute, à tous les pays proches ou lointains qui enverront leurs étudiants à la Faculté française de Beyrouth ». Il est vrai que les temps ont changé et que la médecine d’un pays à un autre obéit à des législations plutôt conservatrices. Mais ces mots qui  sont  les nôtres nous disent  que le progrès d’une institution de santé comme l’Hôtel-Dieu de France, appuyée par  la Faculté et  ses propres instituions universitaires rattachées représentent  un facteur déterminant  dans le progrès de la francophonie et  plus encore de la présence de la culture française dans toute la région du  Proche Orient, mais surtout une francophonie humaniste et  bienfaitrice qui  répand la médecine francophone à  tant  de beaucoup  de pays et  de nations. Disons au moins que cette phrase mérite reprise et réflexion et même méditation sur ce que pourrait être une politique culturelle française dans cette région et quelle part donner à l’Hôtel-Dieu de France, comme foyer de recherche clinique et scientifique et comme centre universitaire médical ici même à Beyrouth, pour la région du Proche et Moyen Orient. « Le bon renom de la France » cette incise du discours du recteur d’autrefois et même celui d’aujourd’hui a-t-elle encore une place dans le dictionnaire d’aujourd’hui et de demain.

Pour terminer, le centenaire est une opportunité pour délivrer des mots de gratitudes et de reconnaissance à ces milliers de personnes compétentes, les médecins, les infirmières et infirmiers, les aides-soignants, les directeurs et les administratifs, les religieuses en poste et les religieux comme aumôniers et comme présidents de conseil d’administration, qui ont fait l’Hôtel-Dieu. Chers acteurs actuels de l’Hôtel-Dieu  de France, le corps médical, résident  et étudiant, infirmier et  soignant, le corps administratif et  logistique, ainsi  que les intervenants d’appui de l’USJ à  l’HDF,   vous avez une place spéciale dans notre esprit  et  cœur puisque c’est  vous, par votre effort  et compétence, que vous allez porter  l’HDF d’un centenaire à  un autre qui  commence ; comment  ne pas avoir une pensée spéciale aux donateurs,  les donateurs d’hier et  d’aujourd’hui  qui  nous aident  pour demeurer  actifs et en  plein dans la mission sociale à  travers le fonds sinon les fonds sociaux de solidarité pour les patients, ainsi  que pour le développement de l’Hôpital,  je vous dis notre gratitude et  reconnaissance.  En effet ils sont nombreux ceux qui à l’occasion de cette multiple crise qui ont tendu la main pour aider notre Hôpital, des Anciens de l’USJ et de la Faculté de médecine, des amis de partout, des institutions et des individus, des fondations et des institutions, que ce soit  au  Liban, en France et  aux Etats Unis et dans d’autres pays,  qui  continuent à  manifester  leur solidarité surtout auprès des patients qui  ne peuvent  supporter le poids de leurs traitements.  En faisant  l’éloge de nos donateurs que ce soit  par  la Fondation USJ//HDF ou  plus directement  à  la direction l’ l’hôpital, je ne peux que me tourner vers le moment  présent  afin d’apprécier et de remercier  les personnes qui  ont donné de leur temps  et  de leurs intelligences afin de préparer  cette célébration d’aujourd’hui  sinon l’ensemble de l’année centenaire, que ce soit  l’équipe de communication de l’Hôpital ou  le Spcom de l’USJ, la direction de l’Hôpital  ou  le délégué du  recteur au  Marketing. Malgré la crise, il y a toujours des personnes qui pointent leur doigt non pour menacer ou avertir mais pour indiquer la voie de l’avenir, celle du salut et de la volonté d’assumer la victoire sur le mal commis.

Mme l’Ambassadeur, Mr le Ministre, Chers Amis, le temps et les bâtiments, les actes et les efforts consentis, hier comme aujourd’hui, dans les jours de guerre et de sang, dans de moments de paix et de joie de naissances et d’accouchements, tout cela est l’œuvre de femmes et d’hommes qui ont donné le meilleur d’elles et d’eux-mêmes et qui veulent et ont voulu partager l’esprit d’une mission.  Si une médaille de légion d’honneur a été   remise à quelqu’un, c’est à toute une université et aujourd’hui à un hôpital, l’HDF, même imparfait, qu’il faudra accrocher à sa poitrine. L’’HDF plus que d’autre institution est une fierté commune française et libanaise. L’œuvre de Hôtel-Dieu de France, est une réelle fierté et une forte promesse de continuité d’une mission toujours actuelle.

Plus que jamais nous sommes fiers d’une culture humaniste et scientifique représentée par l’Hôtel-Dieu mais plutôt  d’un héritage qui  nous vient  de loin et  dont nous sommes fiers et  qu’il faudra protéger pour continuer  et demeurer vivant aux noms des valeurs libanaises et  françaises, faites d’esprit de résistance devant  l’adversité,  de bravoure devant  le découragement, de justice devant  l’abandon de l’humain,  de solidarité sans frein devant  l’égoïsme et  de compétence affirmée et  de loyauté sans limite.

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Vive la France et vive le Liban